En 1974, à Boston, deux hommes font la queue devant un magasin pour vendre une idée. Ce qu’ils ne savent pas encore, c’est que cette idée va transformer les habitudes de jeu de plusieurs milliards de personnes à travers le monde, générer des centaines de milliards de dollars de revenus, et donner naissance à une industrie qui pèse aujourd’hui plus de 100 milliards de dollars par an. L’idée s’appelle le ticket à gratter. Voici son histoire.
Avant 1974 — le problème du samedi soir
Pour comprendre pourquoi le ticket à gratter a été inventé, il faut comprendre quel problème il résolvait.
Dans les années 1960, les loteries d’État américaines fonctionnent toutes sur le même principe : vous achetez un ticket avec un numéro imprimé dessus, et vous attendez le tirage du samedi soir pour savoir si vous avez gagné. Une semaine d’attente. Parfois plus.
John Koza, alors étudiant en informatique à l’Université du Michigan, trouve ce délai absurde. Il travaille dans une entreprise qui imprime des cartes à gratter promotionnelles pour des épiceries américaines — le genre de carte qu’on distribue aux clients pour les fidéliser, avec la possibilité de gratter une zone et de remporter un café gratuit ou une réduction. Ces cartes existent déjà. Elles ne valent rien, mais le concept est là : gratter, découvrir, savoir immédiatement.
L’idée de Koza est simple : appliquer la mécanique de la carte promotionnelle à la loterie d’État. Plus besoin d’attendre le samedi. Le joueur sait à l’instant même si son ticket est gagnant.
John Koza et Daniel Bower — les deux hommes derrière le ticket à gratter
John Koza
Informaticien · Université du Michigan
C’est lui qui a l’idée originale dans les années 1960. Informaticien de formation, il voit dans les ordinateurs un outil capable de générer des tickets uniques, impossibles à falsifier, dont le résultat est crypté sous une couche à gratter. Sans lui, le problème technique ne pouvait pas être résolu.
Daniel Bower
Spécialiste du commerce au détail · Promotions
Il apporte le savoir-faire commercial et la connaissance du réseau de distribution. C’est lui qui sait comment vendre une idée aux commissions de loterie des États américains — un circuit entièrement réglementé, où chaque contrat se négocie avec une administration.
Ensemble, ils fondent la Scientific Games Corporation et développent un système informatique capable de générer des millions de tickets uniques dont le résultat est indéchiffrable sans grattage. C’est le verrou technique qui manquait. Avant eux, on ne pouvait pas produire industriellement des tickets dont on ne pouvait pas lire le contenu à travers la surface.
Au début des années 1970, ils se rendent à Boston pour présenter leur idée à la Commission de la loterie du Massachusetts. Les responsables de la loterie sont sceptiques — mais curieux. Ils leur font signer un contrat d’essai.
Boston, 1974 — les files d’attente sur plusieurs pâtés de maisons
Le 29 mai 1974, les premiers tickets sont mis en vente dans tout le Massachusetts. Le jeu s’appelle « The Instant Game » — un ticket à 1 dollar avec un jackpot de 10 000$, plus la possibilité de participer à trois tirages mensuels de 100 000$. Le résultat dépasse toutes les espérances.
Témoignage de John Koza, inventeur du ticket à gratter
« La demande était telle que nous avons été obligés d’imprimer davantage de cartes ! Ce succès spectaculaire nous a permis d’être engagés par d’autres États. »
Le ticket original « The Instant Game » — Massachusetts, 29 mai 1974. Source : Lottery Post
Ticket 50e anniversaire — édition limitée Massachusetts Lottery, 29 mai 2024. Source : Lottery Post
Les clients envahissent les magasins et achètent les tickets par poignées. Un propriétaire de pharmacie de Boston a dû ouvrir des caisses séparées à l’arrière du magasin spécialement pour les tickets — pour ne pas perturber le reste de la clientèle. Un épicier a décrit la scène comme une « instant insanity ». En une journée, tous les points de vente du Massachusetts sont en rupture de stock.
En quelques semaines, les revenus de la loterie du Massachusetts doublent — voire triplent selon certaines sources. Scientific Games Corporation, fondée à deux dans un appartement d’Ann Arbor et une cuisine à Chicago, voit ses revenus passer de 1,1 million de dollars en 1974 à 15 millions en 1976. En 1981, Bally Manufacturing rachète la société. Koza et Bower, qui s’attendaient à un succès modeste, sont devenus millionnaires.
Le phénomène s’explique simplement : pour la première fois dans l’histoire des jeux de loterie, le joueur n’attend pas. Il achète, il gratte, il sait. La gratification est immédiate. C’est un ressort psychologique puissant que les loteries classiques n’avaient jamais su exploiter.
📊 Le premier lancement — Boston 1974
Le défi technique : rendre le résultat illisible sans grattage
Derrière la simplicité apparente du ticket à gratter se cache un défi technique considérable. Pour qu’un tel jeu soit honnête — et légal — il faut que personne ne puisse connaître le résultat d’un ticket avant de l’acheter et de le gratter. Ni le vendeur, ni le fabricant, ni l’acheteur lui-même.
Koza, informaticien, résout ce problème en deux étapes :
Génération informatique des résultats
Un ordinateur génère des millions de tickets avec des résultats prédéterminés, répartis selon un tableau de lots précis. Le résultat de chaque ticket est unique et crypté. Ni le fabricant ni le distributeur ne peuvent le lire sans gratter la surface.
La couche opaque à gratter
Une couche opaque (initialement à base de cire, puis perfectionnée) recouvre les informations imprimées. Elle doit résister à la lumière, à la chaleur, et à toute tentative de lecture à travers elle — tout en étant facile à gratter avec une pièce. En 1987, Jerome Greenfield invente le revêtement non toxique à base d’eau encore utilisé aujourd’hui.
Ce verrou technique est essentiel. Sans lui, il serait possible de tenir un ticket à la lumière, de le chauffer, ou d’utiliser d’autres méthodes pour lire le résultat sans gratter. C’est cette impossibilité technique — vérifiée et certifiée — qui rend le jeu légal. Aujourd’hui encore, aucune technique ne permet de connaître le résultat d’un ticket illiko avant de le gratter.
De Boston au monde : la propagation fulgurante
Le succès du lancement à Boston est si retentissant que d’autres États américains signent rapidement des contrats avec Scientific Games Corporation. En quelques années, le ticket à gratter se répand dans l’ensemble des États américains qui disposent d’une loterie d’État.
Avant la commercialisation par les loteries, les cartes à gratter avaient déjà un usage dans le monde publicitaire américain — les épiceries les utilisaient pour fidéliser leurs clients. Mais c’est bien l’appropriation par les loteries d’État qui a transformé un gadget promotionnel en industrie mondiale.
🌍 La propagation mondiale
Lancement à Boston — succès immédiat, files d’attente, revenus doublés
Expansion aux autres États américains — Scientific Games signe contrat après contrat
Arrivée en France — distribution via le réseau des buralistes, usage caritatif initial
Brevet du ticket à gratter avec revêtement aluminium — « The Instant Game » (Astro-Med Inc., Rhode Island)
La FDJ lance les premières grandes campagnes commerciales de tickets à gratter en France — le Banco est lancé cette année-là
Le grattage représente 48,8% des mises totales de la FDJ United — 4,8 Mds€ de prélèvements publics
Comment le ticket à gratter est arrivé en France
En France, les premiers jeux à gratter ont une particularité : ils ont d’abord servi à des causes caritatives. Avant que la Française des jeux ne s’empare du marché, des associations utilisaient ces cartes pour récolter des fonds — un usage hérité du modèle américain des années 1960.
C’est à partir de 1984 que les cartes à gratter commencent à être distribuées commercialement en France via le réseau des buralistes. Ce circuit de distribution — le même qu’aujourd’hui — s’est imposé naturellement : les buralistes existaient déjà comme point de vente des billets de loterie classiques.
En 1990, la FDJ (qui s’appelait encore la Française des jeux depuis 1991) lance ses grandes campagnes de tickets à gratter. Le Banco, lancé cette même année, est l’un des premiers — il est toujours au catalogue en 2026, 36 ans plus tard. Le TAC O TAC suit peu après, avec sa version télévisée « Gagnant à vie » qui popularise le format auprès du grand public.
Puis vient le Millionnaire — phénomène de société dans les années 1990, avec son émission télévisée animée par Philippe Risoli et ses 80 millions de tickets vendus par semaine en 1992. Le ticket à gratter est alors définitivement ancré dans la culture populaire française.
50 ans après Boston : qu’est devenu le ticket à gratter ?
En 2024, cela fait exactement 50 ans que le premier ticket à gratter a été mis en vente à Boston. En cinq décennies, le format a évolué mais son principe fondamental reste identique : gratter, découvrir, savoir immédiatement.
Ce que Koza et Bower n’auraient probablement pas anticipé :
La dématérialisation — les exclu web illiko permettent aujourd’hui de gratter un ticket virtuel sur son smartphone à 0,50€. La mécanique est identique, le ticket est inexistant.
Le format phygital — un ticket physique avec une deuxième vie digitale. Scanner un QR code après grattage pour tenter de multiplier son gain. Koza avait résolu le problème de l’attente — le phygital ajoute une deuxième couche de tension dramatique.
La transparence réglementaire — en France, l’ANJ impose la publication de toutes les probabilités dans des règlements officiels sur Légifrance. Chaque joueur peut vérifier le taux de redistribution et la fréquence de gain de chaque ticket avant d’acheter. C’est une transparence que les premiers tickets de 1974 n’avaient pas.
L’échelle — en France seule, le grattage représente 48,8% des mises totales de la FDJ United en 2025. Ce que deux hommes ont lancé à Boston avec un lot de 250 000 cartes génère aujourd’hui des milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel.
Le ticket à gratter est probablement l’invention la plus simple de l’histoire des jeux de hasard. Sa force : répondre à un besoin humain fondamental, l’impatience, avec une solution mécanique toute aussi simple — un ongle ou une pièce de monnaie.
L’avis de Yazid — fondateur jeuxdegrattage.eu depuis 2014
Ce qui me fascine dans l’histoire du ticket à gratter, c’est que l’invention est née d’une frustration très simple : attendre le samedi soir. Koza n’a pas inventé un jeu — il a inventé un mécanisme de résultat instantané. Le jeu existait déjà, c’était la loterie. Ce qu’il a ajouté, c’est l’immédiateté.
50 ans après, quand je regarde le catalogue illiko avec ses exclu web à 0,50€, ses phygitaux et ses mécaniques de plus en plus sophistiquées, je vois la même logique qui se perpétue : rendre le jeu plus immédiat, plus interactif, plus engageant. Le fond ne change pas. Ce qui change, c’est la vitesse à laquelle le résultat arrive. Et ça, John Koza l’avait compris en 1974.
FAQ — Le premier jeu à gratter du monde
❓ Qui a inventé le premier jeu à gratter du monde ?
John Koza (informaticien, Université du Michigan) et Daniel Bower (spécialiste du commerce au détail), via leur société Scientific Games Corporation. Ils ont lancé les premiers tickets à Boston en 1974 pour la loterie du Massachusetts.
❓ Comment s’appelait le premier jeu à gratter ?
Le premier ticket commercialisé en 1974 n’avait pas de nom de marque — c’était simplement la carte à gratter de la loterie du Massachusetts. Le premier jeu officiellement breveté et commercialisé sous un nom s’appelait « The Instant Game », lancé par Astro-Med Inc. (Rhode Island) en 1987 lors du dépôt du brevet.
❓ Quel a été le succès du premier ticket à gratter ?
Immédiat et spectaculaire. Les files d’attente s’étendaient sur plusieurs pâtés de maisons à Boston. Les revenus de la loterie du Massachusetts ont doublé (voire triplé selon les sources) dès les premières semaines. Koza et Bower ont dû imprimer en urgence des stocks supplémentaires.
❓ Quand les jeux à gratter sont-ils arrivés en France ?
Dès 1984 pour les premières distributions commerciales via les buralistes. En 1990, la FDJ lance ses grandes campagnes avec le Banco — encore au catalogue en 2026. Le Millionnaire devient un phénomène télévisuel dans les années 1990.
❓ Pourquoi le ticket à gratter a-t-il été inventé ?
Pour résoudre un problème simple : les joueurs de loterie devaient attendre une semaine pour connaître leur résultat. John Koza a eu l’idée de combiner la carte promotionnelle à gratter — déjà utilisée par les épiceries américaines — avec la loterie d’État pour créer un résultat instantané. Le gain instantané est le moteur psychologique fondamental du succès du format.
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