On a regardé la vidéo de GEEKMAP. On sait ce que c’est : du divertissement, un concept putaclic bien exécuté, et une vraie bonne idée de format. Mais GEEKMAP lui-même le dit à la fin — il veut refaire le test. Et c’est là que ça devient intéressant. Parce qu’aller au bout de la démarche, vraiment, ça implique de sortir du cadre de l’expérience unique et d’appliquer un peu de mathématiques. C’est précisément ce qu’on va faire ici.
Avant d’y arriver, il faut poser les bases. Parce que comparer tickets à gratter et boosters Pokémon comme si c’était deux produits interchangeables, c’est comparer une voiture et un vélo sous prétexte que les deux ont des roues.
Ce n’est pas le même produit. Ce n’est pas le même marché.
Les tickets à gratter : un seul usage possible
Un ticket à gratter a une fonction unique : révéler un gain ou une perte. Une fois gratté, il ne vaut plus rien. Il n’existe pas de marché secondaire pour un ticket perdant, pas de cote selon la rareté ou l’année. Il existe bien des collectionneurs de tickets à gratter — les grattophiles — mais c’est une niche ultra-confidentielle qui ne modifie pas l’équation économique de 99,9 % des acheteurs.
Les boosters Pokémon : trois marchés dans un seul produit
Marché 1 — Le plaisir d’ouverture
On achète le frisson, la surprise, l’instant. C’est ce que fait GEEKMAP dans sa vidéo — et c’est parfaitement légitime. La valeur des cartes obtenues est secondaire.
Marché 2 — La collection
On cherche des cartes précises pour compléter un set. La valeur marchande compte, mais elle est subordonnée à la valeur d’usage personnelle.
Marché 3 — L’achat-revente
On achète en anticipant une hausse de valeur. C’est un marché spéculatif à part entière — qui n’a aucun équivalent côté tickets à gratter.
GEEKMAP joue sur le marché 1 uniquement. C’est légitime, mais ça ne répond qu’à une partie de la question. Pour comparer vraiment les jeux de grattage et les boosters Pokémon, il faut d’abord définir ce qu’on entend par « rentable ».
C’est quoi la rentabilité ? Et qu’est-ce que l’espérance de gain ?
L’espérance de gain est le résultat financier net qu’on peut espérer en moyenne sur un très grand nombre de répétitions. Ce n’est pas ce qu’on gagne à coup sûr sur une session — c’est ce vers quoi converge le résultat quand on répète l’expérience suffisamment longtemps. Elle peut être positive (on gagne en moyenne) ou négative (on perd en moyenne).
Deux indicateurs permettent de la calculer dans notre cas.
Le TRJ pour les tickets à gratter
Le Taux de Redistribution aux Joueurs (TRJ) est publié dans les règlements officiels homologués par l’ANJ. Un TRJ de 70 % signifie que pour chaque euro misé, 70 centimes sont redistribués en gains sur l’ensemble du bloc de tickets. L’espérance de gain est donc de -30 € pour 100 € misés : on s’attend à perdre 30 € en moyenne. Ce chiffre est mathématiquement certain à long terme — pas sur une session. On retrouve l’ensemble des TRJ de la gamme FDJ dans les règlements officiels ANJ.
| Jeu (mix GEEKMAP) | Prix | TRJ | Espérance de gain / 100 € |
|---|---|---|---|
| Millionnaire | 10 € | 73,5 % | -26,50 € |
| Maxi BlackJack | 5 € | 71 % | -29 € |
| Cash | 5 € | 71 % | -29 € |
| Ticket d’Or | 5 € | 70 % | -30 € |
| Mythic Jungle | 3 € | 68,5 % | -31,50 € |
| Super 10 ou 200 | 5 € | 71 % | -29 € |
| Mix GEEKMAP (pondéré) | — | ~70 % | -30 € en moyenne |
Sources : règlements officiels ANJ · jeuxdegrattage.eu
L’Expected Value (EV) pour les boosters Pokémon
Côté Pokémon, l’équivalent s’appelle l’Expected Value (EV) — la valeur marchande espérée d’un booster ouvert, calculée en pondérant la valeur de chaque carte par sa probabilité d’apparition. Contrairement au TRJ qui est publié officiellement, l’EV Pokémon est estimée par la communauté à partir des pull rates constatés et des prix Cardmarket en temps réel.
Elle est fondamentalement différente du TRJ sur un point crucial : l’EV est la valeur des cartes sur le marché — pas de l’argent directement en poche. Pour encaisser cette valeur, il faut revendre les cartes, ce qui implique des frais et du temps.
📊 EV estimée — Flammes Fantasmagoriques (ME02, booster à 7 €)
Pull rates estimés d’après données communauté · Prix Cardmarket nov. 2025 · La Gold Hyper Rare Méga-Dracaufeu X (130/094) cotait 410-450 €. L’EV est très sensible à ce hit rare — sans lui, l’EV tombe à ~4,16 €/booster.
Ce que fait GEEKMAP — et pourquoi ses conclusions sont à nuancer
Le résultat est réel — mais il repose sur deux biais statistiques. Du côté tickets, GEEKMAP a tiré un ticket à 50 €, ce qui est au-dessus de la normale. Du côté Pokémon, sa session a été particulièrement mauvaise — aucune SAR, aucune Gold. Sur un échantillon de seulement 14 boosters, ne pas tirer de SAR a une probabilité de 29,6 %. Ce n’est pas une malchance extraordinaire, c’est un tiers des sessions.
C’est exactement la loi des grands nombres en action : sur un seul test, n’importe quel résultat est possible. C’est sur la répétition que la vérité mathématique s’impose.
GEEKMAP veut refaire le test. Voici ce que disent les maths.
Il l’a dit en fin de vidéo — il veut un épisode 2 à 200 €. Voici ce que l’espérance mathématique prédit selon le nombre de sessions, en distinguant trois scénarios Pokémon : valeur brute des cartes obtenues, valeur après revente, et valeur si on ne revend rien.
📊 Espérance de gain — simulation loi des grands nombres (100 € / session)
| Sessions | Mise totale | Tickets (espérance, TRJ 70%) |
Pokémon — valeur brute (EV 9,16€/booster à 7€) |
Pokémon — après vente (EV 6,74€, 10% frais) |
|---|---|---|---|---|
| 1 (test GEEKMAP) | 100 € | -30 € | +31 € | -4 € |
| 2 (épisode 2) | 200 € | -60 € | +62 € | -7 € |
| 10 | 1 000 € | -300 € | +309 € | -37 € |
| 100 | 10 000 € | -3 000 € | +3 086 € | -366 € |
| 1 000 | 100 000 € | -30 000 € | +30 857 € | -3 657 € |
EV boosters basée sur ME02 Flammes Fantasmagoriques · pull rates estimés communauté · prix Cardmarket · Espérances calculées sur loi des grands nombres — résultats individuels très variables.
Le tableau révèle quelque chose d’inattendu : la valeur brute des cartes Pokémon est théoriquement supérieure à leur prix d’achat — l’EV de 9,16 € par booster acheté 7 € donne une espérance positive en valeur brute. Mais c’est trompeur pour deux raisons :
L’EV est portée par les hits ultra-rares. La Gold Hyper Rare Méga-Dracaufeu X à ~400 € représente à elle seule plus de la moitié de l’EV par booster. Mais elle sort dans 1 booster sur 80. Sur 14 boosters (100 €), vous avez 83,9 % de chances de ne jamais la voir. La majorité des sessions auront une EV réelle bien inférieure aux 9,16 € calculés.
La valeur brute ≠ l’argent en poche. Pour récupérer la valeur marchande d’une carte, il faut la revendre — ce qui coûte ~10 % de commission (Cardmarket, Vinted) + les frais d’envoi. Après frais, l’EV passe à 6,74 €/booster pour un booster à 7 € : l’espérance de gain redevient négative (-4 € / 100 €). Et les cartes « bulk » (la majorité des cartes tirées) ne valent souvent pas le coût d’affranchissement pour les vendre.
Le marché secondaire Pokémon change tout — et les tickets ne peuvent pas jouer
Tout ce qui précède s’applique à l’ouverture de boosters pour en vendre les cartes immédiatement. Mais le vrai investisseur Pokémon joue sur un autre terrain : il achète des produits scellés (boosters non ouverts, displays, ETB) en anticipant une hausse de valeur dans le temps.
Méga-Évolution ME02 Flammes Fantasmagoriques — le set Mega Evolution: Ascended Heroes montre une tendance d’appréciation scellée de +12 %. Les sets Pokémon avec des cartes emblématiques comme Méga-Dracaufeu X ont historiquement mieux résisté à la dépréciation.
Les cartes top tier gardent de la valeur. La SAR Méga-Dracaufeu X-ex 125/094 cotait 480-525 € en novembre 2025 ; la version Gold 130/094 atteignait 410-450 €. Ce sont des cartes qui ne s’effondrent pas du jour au lendemain.
Ce marché est spéculatif et volatile. L’EV à l’ouverture est négative pour plusieurs sets — mieux vaut les garder scellés, mais ça implique d’immobiliser du capital sans garantie de rendement.
Un ticket à gratter gratté ne vaut rien. Un ticket non gratté n’a qu’une valeur théorique (son prix d’achat), sans marché secondaire réel. Il est impossible de spéculer sur la prise de valeur d’un ticket FDJ — sauf dans la niche ultra-confidentielle des grattophiles collectionneurs.
C’est l’asymétrie fondamentale entre les deux produits. Les tickets à gratter sont un produit de consommation pure — on paye, on gratte, c’est fini. Les cartes Pokémon peuvent être un actif dont la valeur évolue. Ce n’est pas la même classe de produit.
Alors, lequel est le plus rentable ?
Si on cherche à perdre le moins d’argent à l’ouverture
Les boosters Pokémon gagnent sur l’EV brute — à condition de revendre les cartes rapidement au bon prix. Mais après frais de vente, l’avantage disparaît presque entièrement (-4 € vs -30 € pour les tickets sur 100 €). Et sans revente, les cartes « bulk » ne valent rien de concret.
Si on cherche la perte la plus prévisible et la plus stable
Les tickets à gratter sont plus prévisibles — le TRJ est publié, fixe, et ne dépend pas des prix du marché secondaire. On sait exactement qu’on perd 30 € en moyenne sur 100 €, sans variance liée aux hits rares.
Si on cherche un potentiel de gain réel à long terme
Les cartes Pokémon scellées gagnent haut la main — c’est le seul des deux produits qui peut prendre de la valeur. Un ticket à gratter n’a jamais de potentiel de plus-value.
Si on cherche simplement à s’amuser pour 100 €
Les deux fonctionnent parfaitement. C’est ce que mesure vraiment la vidéo de GEEKMAP — et c’est une réponse parfaitement valide.
L’avis de Yazid — fondateur jeuxdegrattage.eu depuis 2014
La vidéo de GEEKMAP est divertissante, le concept malin — mais l’expérience en elle-même est statistiquement inutile pour répondre à la question posée. Un test unique ne prouve rien. Ce n’est pas une critique : c’est juste la nature du hasard.
Ce que je retiens surtout, c’est qu’on ne compare pas vraiment deux choses comparables. D’un côté, un jeu de hasard dont le TRJ est fixé dès la fabrication, homologué par l’ANJ, public — et qui détermine mathématiquement que l’espérance de gain est négative sur la répétition. Point. De l’autre, un actif de collection en pleine expansion, désormais dans le viseur de l’État comme nouvel objet d’investissement spéculatif, avec un marché secondaire réel, une valeur qui peut grimper ou s’effondrer, et une variance qui dépasse largement celle d’un ticket à gratter.
Ce ne sont pas les mêmes objets, pas les mêmes marchés, pas les mêmes risques. Comparer les deux sous prétexte qu’on les achète au même endroit, c’est un peu comme comparer un billet de loterie et une action en bourse parce que les deux peuvent vous rendre riche. Jouez avec parcimonie.
Fiscalité : là où la comparaison prend une tout autre dimension
Personne n’en parle dans ce genre de vidéo. Et pourtant, c’est le point qui change radicalement l’équation selon votre situation. Les tickets à gratter et les cartes Pokémon ne sont pas traités de la même façon par le fisc français — et cet écart est fondamental quand on parle de rentabilité réelle.
⚖️ Ce que ça change concrètement sur les chiffres
Si GEEKMAP avait tiré le jackpot Millionnaire à 1 000 000 € : 0 € d’impôt. L’intégralité est nette. C’est une exception fiscale française qui ne se retrouve quasiment nulle part ailleurs.
Si GEEKMAP avait revendu la Gold Méga-Dracaufeu X à 400 € après l’avoir achetée dans un booster à 7 € : bénéfice de 393 €. Sous le seuil de 5 000 €/an → exonéré. Mais s’il fait ça régulièrement et dépasse 5 000 € de ventes annuelles : 36,2 % sur chaque bénéfice. L’EV théorique de +31 % s’effondre davantage.
L’espérance de gain Pokémon après revente passe de -4 € à -100 € sur 1 000 € dès lors que les ventes annuelles dépassent 5 000 €. Ce seuil est vite atteint pour quelqu’un qui revend régulièrement ses hits.
Note : ces informations sont données à titre informatif. La fiscalité des biens meubles est complexe et évolue. Consultez un professionnel pour votre situation personnelle. Nous ne sommes pas avocats fiscalistes.
Ce qu’il faut vraiment retenir de tout ça
Avant de refermer ce dossier, trois points que la vidéo de GEEKMAP n’aborde pas — et qui me semblent essentiels.
Un seul ticket peut remporter le jackpot
C’est le principe fondamental du jeu de grattage que la comparaison avec les boosters Pokémon tend à faire oublier. Acheter 1 000 tickets à gratter n’augmente pas les chances de gagner le jackpot sur ce ticket précis — chaque ticket est indépendant, et le jackpot peut tomber sur le premier comme sur le dernier. C’est d’ailleurs tout le principe et tout le charme : un seul ticket suffit. La répétition ne fait qu’augmenter la certitude de la perte moyenne, pas les chances de la chance.
Avec les boosters Pokémon, la mécanique est différente : les hits rares (SAR, Gold) ont une fréquence d’apparition statistique dans un set fini. Si vous ouvrez assez de boosters d’un même set, vous finirez par tirer la Gold. Mais ça ne vous enrichit pas pour autant — ça vous coûte beaucoup avant d’y arriver.
Un classeur de cartes Pokémon, c’est classe. Un Hummer en tickets perdants, c’est autre chose.
On entend souvent que les cartes Pokémon ont une dimension esthétique et patrimoniale que les tickets à gratter n’ont pas. C’est vrai — un binder bien garni, ça en impose. Mais les tickets perdants ont aussi leurs créateurs : quelqu’un a fabriqué un Hummer entier avec des tickets à gratter perdants. Ce n’est pas exactement la même approche, mais ça prouve que l’imaginaire autour du ticket à gratter déborde lui aussi du simple jeu de hasard. Chacun son esthétique.
La conclusion mathématique qui ne change pas
C’est le point le plus important, et il est simple : plus on joue, plus on perd — dans les deux cas. C’est la loi des grands nombres appliquée à l’espérance de gain négative.
Ce que 100 000 € dépensés donnent en espérance mathématique
| Produit | Dépensé | Valeur espérée | Espérance de gain | Nature |
|---|---|---|---|---|
| Tickets à gratter (TRJ 70 %) | 100 000 € | 70 000 € (gains) | -30 000 € | Perte certaine, prévisible, en argent |
| Boosters Pokémon — valeur cartes brute | 100 000 € | 130 857 € (valeur marchande cartes) | +30 857 € | Valeur théorique des cartes — pas de l’argent |
| Boosters Pokémon — après revente | 100 000 € | 96 343 € (récupérable après frais) | -3 657 € | Quasi neutre mais variance énorme |
La ligne « valeur brute +30 857 € » signifie que les cartes obtenues valent théoriquement 130 857 € sur le marché — pas qu’on a gagné 30 857 €. Pour encaisser cet argent, il faut revendre chaque carte, payer les commissions et l’envoi. Après frais, on récupère ~96 343 €. EV basée sur ME02 Flammes Fantasmagoriques · pull rates estimés communauté · prix Cardmarket.
Le vrai enseignement de cet exercice n’est pas « les tickets battent les boosters » ou l’inverse. C’est que les deux produits n’ont pas été conçus pour les mêmes personnes, ni pour les mêmes objectifs. Le ticket à gratter est un jeu de hasard encadré par l’ANJ, avec un TRJ fixé dès la fabrication qui détermine une espérance de gain négative sur la répétition — c’est sa nature, c’est transparent, c’est assumé. La carte Pokémon est un actif de collection sur un marché secondaire actif, de plus en plus regardé par les investisseurs et les régulateurs comme un nouvel objet spéculatif. Comparer les deux parce qu’on les achète tous les deux dans le même Carrefour un samedi matin, c’est une bonne idée de vidéo YouTube. Mais ce n’est pas une vraie comparaison financière.
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